Better Call Saul : « Saul Goodman, le perdant magnifique, dans une série addictive! »

Disponible sur Netflix France, la nouvelle série dérivée de Breaking Bad, Better Call Saul revient sur les débuts chaotiques de l’avocat véreux de Walter White/ Heisenberg. Vince Gilligan et Peter Gould délivrent avec maestria une immersion dans la petite ville crasseuse d’Albuquerque au début des années 2000. Cette série est aussi un préquel qui se déroule six ans avant les événements relatés dans Breaking Bad. Il s’agit également d’un récit initiatique qui verra la transformation du transparent Jimmy Mac Gill en Saul Goodman, le Magnifique. Contrepoint comique essentiel au duo Pinkman-White dans Breaking Bad, Jimmy Mac Gill incarné par l’excellent Bob Odenkirk, acquiert ici une consistance tragi-comique.

Un anti-héros dévoré par ses ambitions déçues

Centré sur la trajectoire d’un homme, moins épris de justice que d’argent et de reconnaissance, l’intrigue est particulièrement prenante. Le simple avocaillon qui accumule les affaires foireuses, est en effet présenté avec une profondeur et une complexité poignante. La série s’ouvre brillamment sur un passage en noir et blanc où l’on retrouve un Saul Goodman en disgrâce, qui vient de changer d’identité une troisième fois, après la fin tragique de Walter White. Autour de Bob Odenkirk, la mise en scène très soignée nous gratifie de prises de vues surprenantes. Qui plus est, Saul Goodman en plein naufrage ressemble étrangement au Walter White traqué.

Jimmy Mac Gill victime des caprices du Sort

Si la fin est déjà dévoilée, il n’en reste pas moins que les allers-retours chronologiques promettent des révélations supplémentaires sur les héros de Breaking Bad. Faussement affable et taraudé par ses ambitions déçues, l’avocat Jimmy Mac Gill se révèle un perdant magnifique assoiffé de prendre enfin sa revanche sur tous les revers subis. La parabole lancinante de Better Call Saul est celle de la Roue de Fortune. Dans un tempo oppressant, l’avocat minable traverse toutes les humiliations la rage au cœur. Son destin erratique va basculer de l’obscurité à la lumière blafarde du Saul Goodman envoûtant le chaland de sa verve. Les spots publicitaires représentent un homme en pleine gloire. « Slipping Jimmy » apparaît déjà comme une anguille insaisissable, déjà prêt à vendre son âme pour parvenir. C’est cette fièvre morbide, comme une ruée vers l’horreur et le désespoir, qui est magnifiquement rendue dès le premier épisode.

Quand le rêve américain fait naufrage : « se réaliser ou mourir »

La superbe interprétation de Bob Odenkirk laisse entrevoir une nécessité péremptoire: « se réaliser ou mourir ». Better Call Saul s’inscrit en cela dans une critique sociale acerbe. La ville dévastée d’Albuquerque est le repaire de toutes les compromissions et de toutes les magouilles. L’élite ne vaut pas mieux. Elle est aussi pingre et minable, derrière ses beaux atours et sa morgue, qu’un Jimmy Mac Gill ne parvenant pas à faire démarrer son épave. Sur ce point, la série livre une fresque noire d’une décadence liquéfiante. Le rêve américain est bien loin, celui qui promet qu’en travaillant dur, même si l’on part de rien, on parviendra à la réussite. Cette vision illusoire est encore défendue par Chuck, le frère malade de Jimmy.

Le règne du spleen

Cette série mélancolique expose sans fard que Jimmy Mac Gill ne pourra réaliser son rêve qu’en embrassant la voie de la crapule. Déjà, se profile le duo qu’il formera avec Mike, l’homme de main impassible chargé du « nettoyage ». Son apparition derrière la guérite d’un parking possède une vraie force tragique au sein du sketch dans laquelle elle s’inscrit. L’atmosphère du Nouveau-Mexique est sublimée, comme dans Breaking Bad, par des couleurs criardes et inharmonieuses. Dans ce cloaque marine une faune dangereuse. Les facéties de Jimmy Mac Gill symbolisent une tragédie dans le sens antique du terme. Si les Dieux restent sourds, le héros est mené sur la voie irrévocable de sa destinée sans possibilité de retour. A la fin du premier épisode, le personnage principal est dépossédé de tout. Il ne lui reste ni travail, ni argent, ni dignité, ni famille, ni même son nom.

Prendre sa revanche et se rendre justice seul

La destruction totale de Jimmy Mac Gill va nécessairement donner naissance à Saul Goodman, le Magnifique, le « Gagneur ». Dans cette course effrénée à la réussite où Jimmy Mac Gill n’a plus aucune chance en tant que « Jimmy Mac Gill », le personnage de Saul Goodman prend le relais. Cette réflexion sur la double-identité et sur la double-vie met en abyme le jeu d’acteur et la maîtrise nécessaire dans l’art du mensonge. Grâce à sa verve et à son bagou, Saul Goodman excelle dans les arrangements douteux. Véritable acrobate, il flirte avec le précipice sans jamais s’y jeter. Surgissent alors des bas-fonds des créatures revanchardes et sans scrupule. Comme les pires mafieux, Goodman, qui représente en réalité un Badman bien réel, emberlificote, pinaille, s’accroche et retombe finalement toujours sur ses pattes. Ce panorama sinistre symbolise brillamment que pour devenir quelqu’un dans un monde corrompu et narquois, on n’a d’autre choix que de perdre son âme en acceptant de se commettre avec les pourris.

Saul Goodman ou le fou des rois mafieux

En définitive, Better Call Saul réussit le tour de force de concilier l’héritage de Breaking Bad avec les aventures passées de Saul Goodman. En cela, cette nouvelle série met en scène de manière remarquable les arcanes de la destinée d’un homme apparemment insignifiant. Dans ces décors glauques, où le spectre du déclassement est partout présent, Saul Goodman apparaît comme un perdant magnifique. Fantoche assumé, il accepte d’occuper la double casquette vacante de défenseur et de bouffon des rois mafieux. A la manière d’une pièce shakespearienne, l’avocat véreux est le nouveau « fou » d’un roi Lear remplacé par une cohorte de roitelets totalement gangrénés par la pourriture ambiante. Dans cette série, le monde comme la parole se décomposent de sorte que plus rien ne fasse sens. Spécialiste des bons mots creux, du vain et du vent, Saul Goodman est une création parfaitement adaptée à cette société en cours de putréfaction. En dévoilant de manière inspirée le passé de Saul Goodman, Better Call Saul ouvre un nouveau champ de la saga Breaking Bad. L’ensemble est passionnant, à découvrir !