American Horror Story : « Un carrousel aussi monstrueux que dérangeant »

 

Diffusée le 8 octobre dernier sur FX, la nouvelle saison de la série horrifique American Horror Story décline résolument le thème de la marginalité déjà présent dans les saisons antérieures : Murder House, Asylum et Coven. Intitulé Freak Show, ce quatrième chapitre explore le cabinet de curiosités d’Elsa Mars (Jessica Lange) dans l’Amérique profonde des années cinquante déjà lasse des exhibitions de monstres. Dans la bourgade de Jupiter, la directrice du chapiteau tente de sauvegarder son « business » en proposant de nouvelles difformités et de nouveaux numéros. L’excellente Jessica Lange incarne avec brio cette « mère aux monstres », du nom d’une nouvelle particulièrement dérangeante de Maupassant, dans le recueil Toine, où une femme enceinte s’automutilait pour accoucher de bébés monstrueux qu’elle pouvait ensuite vendre. Les parts d’ombre de ce personnage torturé scandent une intrigue à plusieurs tiroirs.

Des personnages désenchantés et tourmentés

On retrouve dans Freak Show, les figures ambigües et tourmentées qui font le succès de la série. A la tête d’être déformés par le sort et par la cruauté implacable du monde extérieur, Elsa Mars est un « show » à elle seule. Éminemment dérangeante, elle tyrannise ses « phénomènes » en ne cessant de leur répéter qu’ils lui doivent tout. Elle traîne son désenchantement sous des tentes aux décors baroques, imitation d’un raffinement en voie de disparition. La dimension horrifique est ici moins présentée sous le signe de la terreur que sous celui d’un inquiétant dérèglement. Elsa Mars incarne un spleen qui n’est pas sans invoquer sempiternellement le spectre Edward Mordrake (Wes Bentley). Souhaitant ardemment être une vedette indiscutable, elle s’essaye à plusieurs carrières : chanteuse, actrice porno SM, ou encore lanceuse de couteaux. Toutes se sont révélées des échecs. Si Elsa affirme contrôler son destin et tenir tête au sort, force est de constater que le fatum s’acharne sur elle et sur ses « freaks ».

Une saison plus dérangeante que terrifiante

En effet, tristesse et solitude donnent une dimension plus poignante à cette saison 4, de là cette impression que la terreur est évacuée au profit d’une empathie plus grande qui enraye la mécanique horrifique. Toujours aussi originale dans ses prises de vues et ses cadrages, la série de Ryan Murphy multiplie pourtant les scènes scabreuses, aussi bien avec Twisty (John Carroll Lynch), le clown psychopathe, qu’avec son successeur, Dandy Mott (Finn Wittrock). Ce grand enfant enchaîne les caprices que sa mère Gloria (l’épatante Frances Conroy) s’emploie à réaliser. Ce personnage, tout à la fois prévisible et déroutant, agaçant et touchant, incarne une enfance morbide, dont la monstruosité candide s’apparente étrangement à la nature. D’ailleurs Dandy le confiera à sa mère. A la recherche de sa destinée, il s’essaie, sans succès, à de multiples hobbies pour lutter contre l’ennui avant de proclamer sa nature de meurtrier.

La mère de Dandy, le successeur de Twisty, Gloria Mott (Frances Conroy) @FX

 

Regrets d’enfance et autres rêves brisés

La fatalité tragique qui innerve Freak Show rend l’atmosphère de la série particulièrement pesante. Les mises en abyme sont plurielles dans cette saison où tout se répond. Dandy incarne le souvenir des enfants que le clown Twisty amusait, comme Elsa Mars est la réincarnation d’une Marlène Dietrich déchue. Les illusions perdues sont l’apanage de tous les personnages qu’ils soient monstrueux physiquement, psychiquement ou moralement. Cette saison déroute avec succès même si certains moments sont prévisibles et basculent trop facilement dans la surenchère. Cependant Ryan Murphy et Brad Falchuck, comme ils savent le faire, préservent des scènes d’anthologie comme lorsque la mère de Dandy, Gloria Mott, le surprend entièrement recouvert de sang et s’exclame d’un ton jubilatoire : « Oh Dandy ! ». Néanmoins, moins riche en scènes purement horrifiques que dans les deux premières saisons, Freak Show se veut un divertissement moins spectaculaire et plus cérébral. En proposant une réflexion sur l’innocence perdue, des rêves jamais réalisés aux monstres candides, American Horror Story tisse une variation bigarrée et séduisante de La Monstrueuse parade de Tod Browning et d’Elephant Man de Lynch.

Un générique avec une bande-son plus édulcorée

Dès lors, le « cabinet de curiosités » d’Elsa Mars s’avère un refuge précaire contre les assauts de l’extérieur. Ce conflit est symbolisé par les siamoises Dot et Bette Tattler (Sarah Paulson) dont les tempéraments antagonistes donnent lieu à des disputes mémorables. Elles supplantent même Elsa Mars avec leur interprétation de Criminal de Fiona Apple alors que cette dernière s’était fendue des anachroniques Life on Mars de Bowie et Gods and Monsters de Lana del Rey. Très prometteuse, cette nouvelle saison privilégie le trouble à l’horreur, comme en témoigne le nouveau générique. Plus dépersonnalisé et plus ludico-horrifique, celui-ci exhibe des poupées déformées qui miment la confrontation entre l’innocence perdue et la violence inéluctable. Comme les personnages de la saga qui apparaissent de manière aléatoire au fil des saisons, les génériques subissent des variations instrumentales. Mais, alors que dans les trois premières saisons, le thème crée par Kyle Cooper subissait des arrangements mineurs qui conservaient sa force horrifique, cette nouvelle ouverture prend le parti de l’adaptation totale à l’univers du cirque en étouffant le thème originel sous les mélodies d’une boîte à musique et d’une flûte. Un générique plus novateur mais moins réussi au sens où il n’est pas aussi marquant que les précédents.

Malgré cette fausse note et quelques prévisibilités scénaristiques, cette saison d’American Horror Story s’inscrit brillamment dans la lignée des précédentes. Elle maintient suffisamment de points aveugles pour garantir des rebondissements aussi sanglants que terrifiants. Pour finir, on ne résiste pas à une rapide rétrospective des génériques précédents !

Générique saison 1 Murder House

Générique saison 2 Asylum

Générique saison 3 Coven

American Horror Story Bilan saison 4: « Un clou du spectacle poignant pour les Freaks !»

American Horror Story “Freak Show” s’est achevé, l’occasion de dresser le bilan de cette quatrième saison poignante. Malgré une inspiration parfois absente et l’impression d’une intrigue stagnante, cette série reste unique dans le paysage audiovisuel américain. Sans surprise, le final est à l’image de l’ensemble de la saison : il laisse un goût d’inachevé. La thématique des « freaks » était-elle un faux pas ? Ne recouvrait-elle pas trop l’ensemble des saisons précédentes ? Quoi qu’il en soit, American Horror Story a tenté une nouvelle fois de délaisser l’horrifique et le gore. Mais, alors que dans « Convent », la série était parvenue à fédérer un plus large public autour de la dimension surnaturelle, « Freak Show » s’est avéré rempli d’hésitations scénaristiques et de répétitions.

Une saison et un final bicéphales

Cela est particulièrement visible dans le dernier épisode. Dandy Mott a enfin réalisé son rêve : il vient de racheter le cabinet de curiosités d’Elsa Mars. D’emblée, on comprend que le personnage incarné par Finn Wittrock a une trajectoire parallèle à celle de l’héroïne. Il représente son avatar masculin. On peut même aller plus loin en soulignant qu’ils se disputent à distance le titre « de plus grand monstre ». Plusieurs parallèles sont flagrants : Dandy et Elsa rêvent d’être des stars, ils y parviennent tous deux, non sans ironie tragique. En tant que nouveau directeur, Dandy se révèle aussi tranchant et tyrannique qu’Elsa. Enfin, cette saison 4 est une saison bicéphale à l’image des siamoises Bette et Dot Tattler et d’Edward Mordrake. Les double-faces se répondent et représentent un Janus antique et terrifiant qui nécessite des sacrifices.

Dandy et Elsa : le roi et la reine des monstres

Dans cette trajectoire parallèle, Elsa et Dandy constituent deux faces différentes d’une même pièce. En signant l’acte de vente de son cabinet de curiosités, Elsa a sacrifié ses « protégés » en les livrant au psychopathe. Elle participe donc symboliquement au grand massacre perpétré par Dandy qui exécute froidement et méthodiquement la majorité des « freaks » d’une balle dans la tête. Ces deux « étoiles » de la monstruosité vont conclure de « deux clous du spectacle » distincts le « Freak Show ». Dans ce treizième épisode, les survivants de la tuerie, Desiree, Jimmy, Bette et Dot réalisent le rêve de Dandy en lui offrant d’être la star d’un spectacle à sa mesure. La mise en scène de cette vengeance est corrélée à leur volonté de faire de la mort de Dandy une catharsis, un spectacle expiatoire devant un parterre choisi.

Premier clou du spectacle : « No mercy »

Prisonnier d’un cercueil de verre qui se remplit d’eau, Dandy doit réussir à s’échapper comme un nouvel Houdini. Sous les yeux des rescapés, il subit le destin des « freaks » flottant dans des cylindres remplis de formol pour ébahir les visiteurs du musée des horreurs. La mort de Dandy résonne alors étrangement car elle est le résultat d’une vengeance, de la justice des « freaks », mais aussi d’une réalisation des rêves de Dandy. En effet, l’assistance est subjuguée ironiquement par son numéro qui est aussi le clou du spectacle. American Horror Story « Freak Show » tient ici son premier final. Cette fin qui bégaye partage l’épisode en deux temps. On peut d’ailleurs regretter que les “freaks” aient été exécutés sans réelle exploitation scénaristique. Il s’agissait de clore les bans. Tout le monde doit mourir et on ne s’embarrasse pas de sentiment. Aussi, la tragédie de leur destin ne touche-t-elle pas autant qu’elle le devrait. On reste de marbre et on attend la deuxième partie.

Second clou du spectacle : Du rêve à la réalité insipide

Cette seconde partie débute par une ellipse. Huit ans après ces événements, on retrouve Elsa Mars au sommet de sa gloire. Elle a réussi à conquérir Hollywood. Partout, résonne sa voix, s’affiche son visage, à la télé ou bien dans des publicités. The Elsa Mars Hour Show est devenu incontournable. La destinée maudite d’Elsa semble enfin s’être levée, elle est mariée, riche et célèbre. Tous ses rêves se sont réalisés. Elsa Mars, le phénix toujours renaissant, a occulté toutes les avanies subies en Allemagne, et notamment son passé d’actrice porno et de dominatrice. Dès lors, le final d’American Horror Story pêche par le fait qu’il ne surprenne pas. Massimo réapparaît pour lui annoncer qu’il va mourir, Elsa lui révèle qu’elle s’ennuie, qu’elle n’est pas heureuse, qu’elle est seule et que son rêve le plus cher : « être aimé », s’est évanoui.

Mourir sur scène dans sa propre mise en scène

Symboliquement déjà morte, Elsa accepte de faire son show le soir d’Halloween pour embrasser la malédiction de Mordrake. Elle va mourir sur scène et s’y prépare avec sérénité. En entonnant « Heroes » de Bowie, Jessica Lange retrouve le relief qui fait tout le sel de ses prestations. Elsa Mars – que l’on n’a pas toujours suffisamment vu car il y avait trop de personnages et trop d’histoires personnelles qui interféraient avec la trame principale – révèle tout son éclat. En permanence, oscillant entre l’étoile noire et l’étoile scintillante, on retrouve, le temps de cette prestation, l’émotion et la tragédie liée à une destinée hors du commun surnageant au milieu de flots de sang. Malheureusement, on ne le perçoit que de manière fugace en toute fin d’épisode. Cela fait peu.

Elsa Mars : l’étoile des monstres est née

D’autant plus que, fidèle à ce principe de redondance, l’apparition d’Edward Mordrake et de sa troupe de « freaks » devient sympathique. Il s’agit d’emporter Elsa Mars en pleine gloire. Cette mort sur scène est suivie d’une représentation de l’au-delà où tout est pardonné. Elsa y retrouve Ethel, l’autre partie d’elle-même, ainsi que « Ma Petite » et toute la troupe qu’elle chérissait et qui la chérissait en dépit de tout. Ainsi, la morale se clôt de manière attendue sur une Elsa Mars de retour parmi les siens. Sa poursuite de la célébrité était un miroir aux alouettes, un autel sur laquelle elle a sacrifié sa vie et celles des pauvres hères qu’elle recueillait. Reste qu’après le massacre propret perpétré par Dandy, sans horreur, sans hurlement, sans torture, le rideau tombe une deuxième fois sur la scène du « Freak Show ». Après Dandy, c’est au tour d’une Elsa Mars désincarnée de faire son numéro pour l’éternité devant une salle toujours remplie. Et c’est avec l’introduction d’Ethel, une Madame Royale resplendissante, qu’Elsa Mars fait son entrée sous les vivats. L’étoile des monstres brille désormais au firmament sur l’air de « Life on Mars ».

Des monstres heureux et intégrés à la société

La quiétude et le bonheur effacent alors la tragédie du premier final en forme d’hécatombes. Le bonheur d’Elsa, enfin adulée du public et qui a retrouvé l’amour de ses compagnons, rejoint celui des survivants. Bette et Dot attendent un enfant de Jimmy, tandis que Desiree a réalisé aussi son rêve de fonder une famille. Après l’hécatombe, la paix des morts rejoint celle des vivants dans une happy end qui occulte la tragédie. On passe alors d’une extrémité à l’autre dans ce double clou du spectacle. Le premier final éminemment sombre s’estompe sous les lumières du second.

« The Show must go on »

Pour conclure, même si le « Freak Show » a montré des signes indéniables d’essoufflements et de tâtonnements narratifs, American Horror Story reste une série atypique et unique. On ne sait encore rien de la nouvelle direction que prendra la cinquième saison. Mais, on espère retrouver le casting toujours impeccable de cette série de qualité, même si Jessica Lange ne rempilera pas pour une nouvelle prestation. On espère enfin qu’American Horror Story renouera avec le gore, le glauque et l’horrifique proposés de manière intelligente et complexe dans les deux premières saisons. Et, on attend avec impatience la suite de cette série que l’on regardera toujours avec beaucoup d’intérêt. Car comme le dit la chanson « The Show must go on » !