Monster : « Un animé d’exception qui effeuille les fleurs du mal »

Monster, animé adapté du passionnant manga de Naoki Urusawa, pourrait être adapté en série. L’intrigue d’exception de ce thriller à la qualité rarement égalée comporte un dénouement stupéfiant. Le Sugoi Japan, programme valorisant la culture japonaise dans les médias, relançait, dès le 14 août dernier, le mystère concernant une éventuelle adaptation du manga en série par la chaîne américaine HBO. Actuellement en pourparlers pour obtenir l’agrément d’Urusawa, Guillermo del Toro porterait le projet avec Steven Thompson, notamment co-scénariste de Sherlock et de Doctor Who. Pour obliger les Etats-Unis, l’intrigue serait transportée en Amérique et ne mettrait donc plus en scène un médecin japonais exerçant en Allemagne.

Idéalisme versus Cynisme

Kenzo Tenma, un brillant chirurgien à la carrière prometteuse, est confronté en 1985 à un dilemme lourd de conséquences. Idéaliste, il a toujours suivi aveuglément les directives de son mentor, le docteur Heineman dont il doit épouser la fille, Eva. Lorsque Johann Liebert, un jeune garçon blessé par balle à la tête est admis aux Urgences, Tenma décide de passer outre et de le sauver à la place du maire de Düsseldorf. Cynique, sa fiancée lui assène que « toutes les vies ne se valent pas ». Ce cas de conscience fera basculer sa destinée. Neuf ans plus tard, il découvre que celui qu’il a sauvé est un assassin méthodique.

Le passé à la lueur d’une lanterne magique

Urusawa narre brillamment l’errance d’un homme, accusé à tort des meurtres commis par son ancien patient. Johann Liebert, véritable Adonis blond, assume sa monstruosité. La scansion millimétrée de l’intrigue dévoile l’histoire tortueuse et sombre du tueur comme dans une lanterne magique. L’ancêtre du projecteur, rendu fameux par Proust dans La Recherche du Temps perdu, fait le sel de cet animé. Les nombreux flashbacks qui ponctuent la trame sont des archives que l’on projette comme autant de réminiscences horribles ou rassérénantes. Cette permanente oscillation mime les soubresauts d’un passé onduleux.

Le Monstre peut en cacher d’autres

Lorsque Tenma part à la recherche de Johann Liebert, son périple le conduit sur les traces du Monstre. Son passé morcelé est à reconstituer. En compagnie de la jeune Nina, la sœur jumelle de l’ange de la mort, Tenma s’interroge sur l’hypothèse fatidique qui le ronge. S’il ne l’avait pas sauvé, pas de cadavres semés tout au long de son parcours. Cette culpabilité lancinante est le fil rouge de cette intrigue qui fourmille de personnages complexes. En effet, le Monstre a été crée par d’autres monstres, des eugénistes qui souhaitaient former une nouvelle élite de la Nation à partir d’enfants sélectionnés. Le personnel de l’orphelinat et les militaires calculateurs constituent une faune sordide.

A la recherche du bien-aimé perdu

L’originalité de cet animé repose sur les multiples quêtes des personnages qui finissent par se rejoindre. Alors que Tenma poursuit l’insaisissable Johann, Nina tente d’échapper à l’atavisme pour dessiner sa propre route. Quant à son frère, il cherche son créateur, le Monstre initial. Enfin, Eva Heineman se révèle un personnage délicieusement nébuleux. Tant dans ses réparties caustiques, où ondoie son désespoir, que dans ses beuveries, des salons huppés aux gargotes, elle subjugue par sa cuirasse d’amertume qui se fêle, parfois, lors d’instantanés qui signalent qu’elle n’est pas sortie indemne de sa rupture avec Tenma. Répulsion et attraction se mêlent dans sa quête du bien-aimé perdu. Avec un sens substantiel de la nuance, Urusawa met en scène dans ses mangas une poursuite des insaisissables disparus. Qu’on les ait aimés ou détestés, ces êtres incarnaient un moment intense de son existence. Pour Eva, Tenma est l’ombre évanescente de ce passé heureux.

Des souvenirs fantasmagoriques

Urusawa jalonne l’intrigue d’images ou de scènes qui saisissent. Ainsi, si le scotch agrémenté d’une rondelle de citron particularise Eva Heineman, son ambiguïté envers Tenma et sa désespérance la rendent poignante. Ainsi, chaque personnage est exposé à ses propres limites, comme une transposition symbolique des frontières traversées par le héros pour ressaisir les traces de Johann. Chacun aspire à boire au Léthé pour enfin s’abandonner à l’oubli, mais la séduction du Monstre les retient. Alors que Nina cherche à vivre normalement, son frère caresse les moments les plus terribles de son enfance pour mieux effacer son passé dans le sang. En cela, Urusawa travaille les souvenirs  et leur présence mortifère.

Rassembler les petits cailloux blancs

Dans le générique de fin de l’animé, la chanson de David Sylvian, For the love of life, symbolise la berceuse qui console le Monstre de sa solitude. Délicate et sombre, la trame se tisse à la fois autour des exécutions de l’impassible Johann et des références à son passé qu’elle tend à mythifier. Urusawa invite donc à éclairer, à la lueur d’une lanterne magique, les zones d’ombre d’une enfance martyre. Comme les personnages, on suit les petits cailloux blancs semés par un Petit Poucet qui s’est mû en Ogre pour les dévorer à leur tour.

Il était une fois « Un monstre sans nom »

Les contes illustrés fourmillent dans Monster. C’est qu’Urusawa livre une variation du mythique croque-mitaine. En l’occurrence, le conte d’Emil Sebe, Obluda Kterà Nemà Jméno, illustre le destin du Monstre. Polymorphe, il s’est blotti dans le jeune garçon avant d’éclore. Qu’ils multiplient les fausses identités ou les noms d’emprunts, les monstres de l’animé sont condamnés à une errance initiatique. Ce sont des tueurs de grands chemins. Urusawa déroute car il renouvelle le canevas habituel des contes. Dans sa fable noire, le prince Tenma délaisse la princesse Eva et court après le Monstre, non pour le tuer mais pour le comprendre et le garantir de la mort.

Une pantomime du salut

Le trait de génie d’Urusawa point derrière la sublime abomination née des tortionnaires. L’implacable assassin aurait dû mourir à plusieurs reprises. Tenma le sauve car il a compris que son geste exorcisait la monstruosité de Johann et l’empêchait d’y sombrer lui-même. Le mystérieux lien qui les unit est le pendant d’une quête rédemptrice. Tenma, est-il responsable de tous ces assassinats ? Est-il un monstre à part entière ? La réponse finale lève le sort maléfique qui emprisonnait les protagonistes. Chacun solde donc son passé et se défait de ses propres monstres. Délicatement, Naoki Urusawa effeuille les fleurs du mal pour livrer une fable sur la condition humaine. Les personnages se débattent dans les rets de leur passé respectif sans parvenir à le formuler. De vicissitudes en lueurs d’espoir, cet animé fascine et ravit. On ne se lassera donc pas de voir ou de revoir l’inoubliable Monster.