The Knick : « Soderbergh explore les débuts de la chirurgie avec maestria ! »

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Le 8 août dernier Cinemax lançait l’ambitieuse série médicale de Soderbergh. Alors que la nouvelle saison est attendue cet automne, on revient sur cette série atypique qui dissèque autant les arcanes de la médecine que celles de ses personnages tourmentés. Steven Soderbergh délivre avec maestra une fresque glauque et immersive dans le New-York sale et putride des années 1900. Loin des bleuettes d’Urgences ou de Grey’s Anatomy, la série propose un réalisme historique qui renouvelle le genre.

Un tempo oppressant

Tout au long des épisodes, la musique électronique de Cliff Martinez fait merveille. C’est à lui que l’on doit la bande originale du film Drive. Éminemment lancinante, elle accompagne le sang des patients s’égouttant dans des bocaux. Ce rythme mime à la fois les battements de cœur des médecins lors d’opérations au stade expérimental et l’angoisse de l’assistance. Portée par Clive Owen (Sin City, La Mémoire dans la peau), la série donne à voir la médecine comme un territoire inexploré. Les possibles sont permanents, les innovations thérapeutiques aussi. C’est dans ce tourbillon que le docteur John Thackery exerce. Après le suicide de son mentor, le docteur Christiansen, il devient chef du service de chirurgie du Knick. Agissant comme un pionnier de la chirurgie, Thackery est aussi brillant que fragile. Ses fulgurances, qui permettent des avancées majeures, sont assorties de séances de shoot dans une fumerie d’opium.

«Quoique ce soient des folies, il y a pourtant de la suite là-dedans »

Ténébreux et génial, John Thackery relève autant de l’artiste maudit que du médecin. Dans l’hôpital Knickerbocker, les opérations ont lieu devant un parterre de collègues et d’étudiants. L’assistance est médusée, le spectateur aussi. Véritable spectacle dans le spectacle, la mise en abyme est flagrante quand les soignants évoquent l’hôpital comme un « cirque ». Les facettes sont multiples. Tant les égos surdimensionnés lancés de manière éperdue dans la course à la découverte historique, que les corps charcutés sur les tables d’opération, participent du spectacle scientifique. Alors que Thackery tente d’anesthésier un patient en lui injectant de la cocaïne entre deux vertèbres, il cite Shakespeare en réponse à la nouvelle recrue, Algernon Edwards, qui le tient pour fou : « Though this be madness, yet there is method in’t ». Cet aparté de Polonius dans Hamlet résume l’audace qui caractérise le héros, nouveau Docteur Jeckyll. Dans son exploration médicale, il crée ses propres instruments chirurgicaux et les teste sans scrupule sur ses patients condamnés. C’est que chaque victoire momentanée sur la mort se paye au prix fort.

Des personnages tourmentés

Cette série très sombre expose sans fard les opérations chirurgicales, les plaies purulentes et les blessures à vif. Les corps arcboutés de douleur tranchent avec l’ambiance légère et romantique des séries médicales traditionnelles. En s’ouvrant sur une césarienne manquée, la fiction met en scène une chirurgie balbutiante. Tenant de la méthode européenne, Algernon Edwards (Andre Holland) se révèle un allié précieux de Thackery. Cornélia Robertson (Juliet Rylance) incarne une philanthrope idéaliste, fille du principal donateur de l’hôpital. Chacune des blessures intérieures du trio suscite un vif intérêt.

New-York, miroir aux alouettes

En ce début de XXe siècle, la chirurgie n’est pas la seule à subir des mutations profondes. Les industries foisonnantes fracassent plus souvent les rêves des ouvriers qu’elles ne les exaucent. La course au progrès ne doit pas être entravée, quitte aux sacrifices nécessaires. Ainsi, chaque opération qui échoue permet de perfectionner une méthode qui réussira ultérieurement. Déjà, on installe pour la première fois l’électricité dans les couloirs de l’hôpital. Le New-York des années 1900 est un personnage à part entière dans cette série. Les décors soignés abritent un matériel chirurgical que l’on pourrait trouver dans un cabinet de curiosités. La ville tentaculaire absorbe et broie des migrants venus l’Europe entière, attirés par la promesse d’une vie meilleure. Sans concession, la série montre une réalité moins reluisante où les nouveaux arrivants s’entassent dans des gourbis crasseux propices aux épidémies. La reconstitution impeccable des rues fiévreuses dépeint la dualité d’un temps tiraillé entre traditions religieuses et progrès scientifiques.

Un monde sans pitié : drogue, gore et gros sous

Ce New-York en pleine croissance exhale des bas-fonds putrides. De ces derniers suintent la mesquinerie, la misère, les compromissions et le malheur. Thackery fréquente assidument des lieux de perdition où il se noie dans la cocaïne et l’opium. Lupanars, fumeries d’opium sont esquissées par des images hallucinatoires. Les ambulanciers patibulaires, les nonnes narquoises et les inspecteurs corrompus composent un panorama sinistre. Personne ne s’embarrasse de patients qui ne peuvent payer les soins. La « santé » financière de l’hôpital prime car la santé est un business comme un autre. La violence est partout. Aussi bien dans les rues de New-York que dans les couloirs de l’hôpital qui se révèle un havre de paix illusoire.

Une esthétique sombre et envoûtante

L’une des infirmières, jouée par la fille de Bono, accompagne le docteur Thackery dans sa chute. Elle-même sombre dans la drogue. Cette spirale infernale menace les personnages comme une épée de Damoclès. Tantôt le héros s’ingénie à préserver les apparences, tantôt sa démence éclate avec fureur. Clive Owen incarne un héros moderne : froid, intransigeant et vulnérable. The Knick concilie avec brio une esthétique sombre et envoûtante avec le réalisme sanglant des chairs béantes sur les tables d’opérations. Cette série rend compte des débuts de la chirurgie en n’épargnant rien de ses horreurs morales. The Knick évoque donc avec maestria ces temps troublés où des pionniers de la chirurgie se défient pour parvenir à des découvertes retentissantes. La série de Soderbergh s’impose comme une fiction incontournable du genre médical. C’est un régal, à découvrir de toute urgence, si ce n’est déjà fait !

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